Hommage au grand architecte irakien Rifaat Chaderji emporté par le Covid-19

Hommage au grand architecte irakien Rifaat Chaderji emporté par le Covid-19

ÉCRIT PAR Edia Lesage

Né en 1926 à Baghdad l’architecte Rifaat Chaderji, était le fils de Kamil Chaderji, homme d’influence, juriste, photographe et fondateur du Parti Démocratique National. Rifaat Chaderji a eu par ses écrits et par ses bâtiments un grand ascendant sur l’architecture en Irak et dans le monde.

Banque Rafidain Mossoul- © Rifaat Chaderji

On le qualifiait souvent de «père de l’architecture moderne en Irak», mais comme beaucoup d’autres architectes de cette époque, comme Vittorio Gregotti, décédé il y a quelques semaines, il voulait réconcilier la tradition avec la modernité. Il avait dit: «Dès le début de ma pratique, j’ai pensé qu’il était impératif que, tôt ou tard, l’Irak se dote d’une architecture à caractère régional tout en étant moderne, faisant partie de l’avant-garde internationale actuelle». Il qualifiait cette approche de  “régionalisme international» et pensait qu’elle pourrait contribuer à l’émergence d’une esthétique architecturale arabe moderne.

On ne va pas ici analyser la centaine d’édifices qu’il a créés en Irak mais rapporter quatre épisodes marquants de sa carrière.

Le monument au soldat inconnu

Monument au soldat inconnu Baghdad – ©Rifaat Cherji 1959 1983

De retour à Baghdad en 1952 après ses études d’architecture à Londres, Rifaat Chaderji avait dessiné plusieurs bâtiments, souvent des reconstructions d’anciennes constructions, en réinterprétant de façon moderne les éléments formels traditionnels, lorsque le gouvernement lui passa commande d’un «monument au soldat inconnu» commémorant la guerre israélo-arabe de 1948. Son arche parabolique monumentale sur l’esplanade de la place Ferdaous, réinterprétant les arcs de l’époque sassanide fût un symbole de modernité à Baghdad jusqu’à ce que Saddam Hussein au pouvoir la fasse démolir et remplacer par sa propre statue en 1983.

L’emprisonnement

En 1978 Rifaat Chaderji fut condamné à la prison à vie pour avoir refusé de mettre ses agences à l’étranger au service du gouvernement, sous la présidence de Ahmad Hassen Al Bakr. En prison,il commença à rédiger un livre sur l’architecture «Al Ukhaidir and the Crystal Palace». Al Ukhaidir étant la très massive forteresse abbasside du 8ème siècle près de Karbala et le Crystal Palace le transparent palais d’exposition en fer et verre édifié à Londres au 19ème siècle. En 1979, après deux années de prison, il fut gracié par le nouveau président Saddam Hussein qui le fit conduire au palais dans son uniforme de prisonnier pour lui confier la mission, avec ressources illimitées, de  donner à Baghdad un aspect moderne en préparation de la conférence internationale des non-alignés qui devait se tenir en 1983. A cause de la guerre avec l’Iran, la conférence eut finalement lieu à New Delhi.

L’enseignement et les publications

En 1983 Rifaat Chaderji fut nommé enseignant d’architecture à Harvard. Pendant les dix années de son séjour à Harvard il publia de nombreux articles et ouvrages, en arabe et en anglais, sur le modernisme en architecture. En 1986 il reçut le prix de l’Aga Khan pour l’ensemble de sa carrière.

Les années londoniennes et le prix d’architecture Rifaat Chaderji

Après une dizaine d’années à Harvard, il revint à Baghdad au début des années 90 et ayant constaté la détérioration de la ville et du pays, il décida avec son épouse de s’établir définitivement à Londres. Il y continua une carrière de consultant et d’auteur. Il publia notamment en 1995 un album des photographies prises par son père depuis les années 20 à Baghdad et dans tout l’Irak: «The photographs of Kamil Chaderji» un document sans prix. En 2017, à l’occasion de son 90ème anniversaire, il fit don de ses archives d’architecte et des collections de photographies de son père au centre de documentation de l’Aga Khan (Bibliothèque du MIT, sélections visibles sur Archnet.org).

La même année la «Tamayouz Award for Excellence» qui veut signaler les architectures de qualité au moyen orient décida de créer le «Prix Rifaat Chaderji» pour récompenser les architectes impliqués dans la reconstruction de l’Irak et des villes arabes. Prix 2017 : Anna Otlik, Pologne, prototype d’habitat populaire pour Mossoul après les destructions de Daesh. Prix 2018: Brooks Murray architects, Londres, réutilisation et transformation en centre de design du bâtiment de l’ancien gouvernorat de Baghdad (régénération de ruines urbaines). Prix 2019: Aida studio, Mexico city, Mexico, conception d’un monument à Sharjah pour abriter la collection Barjeel d’art moderne et symboliser l’art, l’architecture et le design modernes dans le monde arabe. Prix 2020 : candidatures ouvertes de janvier à juillet, rendu le 1er septembre, jury et résultats en novembre, sujet: la liaison entre la place Tahrir et le quartier Zamalek au Caire incluant les activités sur ce trajet et un pont piéton au dessus du Nil.

Prix Rifaat Chaderji 2018 –  Transformation de l’ancien Gouvernorat de Bghdad – ©Tamayouz

Voici donc le parcours d’un grand architecte qui nous a quittés en nous laissant son héritage.

Son propos, comme celui de Vittorio Gregotti , est toujours d’actualité: serons nous capable de réconcilier tradition et modernité, ce qui revient finalement à ne pas sacrifier la culture au profit de la technique et de l’économie.

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