Jaou Tunis 2018: quand l’art contemporain révèle les lieux insolites de la ville

Jaou Tunis 2018: quand l’art contemporain révèle les lieux insolites de la ville

ÉCRIT PAR Khadija Djellouli

Pour sa cinquième édition, Jaou Tunis réconcilie l’art contemporain et le patrimoine. Une idée forte qui invite à découvrir des lieux insolites, dont les traces du passé sont révélées par des œuvres sensibles et audacieuses.

Cette nouvelle édition organisée par la Kamel Lazaar Fondation, a débutée le 27 juin 2018 par un bal de vernissages aux quatre coins de la ville de Tunis. Ainsi le premier jour de l’événement, s’est déroulée au cœur de l’ancienne bourse du travail une performance théâtrale intitulée « la symphonie des silences ». Cette mise en scène signée Bahram Aloui interroge sur notre capacité à s’écouter les uns les autres.

Les jours suivants, quatre expositions ont été inaugurées dans quatre lieux divers. Dirigées par 4 commissaires d’expositions, Jaou Tunis a souhaité les relier autour du thème des quatre éléments primaires (le feu, l’air, la terre et l’eau), une intention non vraiment ressentie lors de notre visite. Finalement elles ont de commun le thème du patrimoine révélé et cela semble suffisant dans une ville où la notion du patrimoine est plus que discutable. En effet, que ce soit à l’église de l’Aouina, à Dar Baccouche, à Tourbet Sidi Boukrissan ou à l’imprimerie Cérès, le visiteur se trouve confronté à la vision du patrimoine et à sa souffrance. Ces lieux souvent abandonnés ou mal entretenus révélent l’état de négligence que ces bâtiments empreints d’histoire subissent et renvoie à l’urgence de se les réapproprier car ils sont le miroir de la Tunisie.

Mais soyons clair, chaque commissaire a pensé son exposition suivant son propre fil conducteur, et s’est appropriée son espace pour réaliser une exposition singulière.

Ainsi à Dar Baccouche, l’exposition organisée sous la direction de Aziza Harmel interpelle sur la notion de l’invisible. Cette maison de la rue des Selliers, fondée par Mohamed Baccouche est assez originale par son histoire et son architecture, en témoigne son patio couvert et une des pièces centrales de la maison qui fut transformée en chapelle orthodoxe par les Russes blancs de l’armée Wranger durant la seconde guerre mondiale. Beaucoup de gens ont vécu dans cette maison et beaucoup y sont morts. Ces présences, ces fantômes semblent encore habiter l’espace. Nous nous sommes même demandé le temps d’un instant si l’œuvre de cette exposition dont le thème récurrent est l’étrangeté et la présence de l’absence, n’était pas la maison elle même? Ainsi cette exposition consiste en une rencontre née du contraste entre les mémoires de chaque artiste, de telle manière à ce qu’elles soient juxtaposées avec l’histoire du lieu, nous explique Aziza Harmel. 13 artistes, venus des quatre coins du monde cohabitent ainsi le temps de quelques jours avec les fantômes de ce lieu, reposant ici pour l’éternité.

Oeuvre de l’artiste tunisienne Yesmine Ben Khelil à Dar Baccouche – Crédit K.Djellouli

Direction Tourbet Sidi Boukrissan, au cœur de la médina de Tunis. Cette nécropole au style néo-mauresque, restaurée entre 1981 et 1983 abrite les tombes des Beni Khourassane. Réalisée par Khadija Hamdi Soussi, l’exposition réunit 14 artistes originaires du monde arabe. Elle explique le thème de cette exposition par ces mots : « l’exposition porte sur deux axes : le premier offre l’occasion de rassembler des œuvres autour d’une scénographie muséale, tandis que le second se propose de confiner les œuvres sélectionnées dans l’espace d’un musée consacré au thème du retour au patrimoine appliquée à l’art. Les deux axes visent à réhabiliter le patrimoine par le biais de l’apport artistique et à le conserver, d’où la notion de musée imaginaire.» Notre première impression du lieu est que nous nous trouvons dans un lieu sacré où il est impératif de garder le silence, un lieu secret qui recèle tant d’histoire. Mais ici ce ne sont pas les œuvres qui révèlent le lieu mais bien le lieu qui révèlent les œuvres. En témoignent l’installation de l’artiste tunisien Malek Gnaoui, une immense colonne de brique qui ne prend sens que dans ce pavillon, en dialogue avec son architecture.

Oeuvre de l’artiste tunisien Malek Gnaoui à Tourbet Sidi Boukrissan  – Crédit K.Djellouli

Arrivé quelques jours trop tard, nous n’avons pu visiter l’exposition de la commissaire Myriam ben Salah installée à l’Eglise de l’Aouina, mais nous pouvons néanmoins vous raconter son histoire. En effet, devenue depuis quelques années une salle de boxe, elle trône au milieu d’un carrefour d’une avenue très passante et bruyante, elle évoque aujourd’hui un repère pour tous les habitants du quartier. Bien que la fonction première d’une église soit la maison de dieu, elle n’en reste pas moins partout dans le monde un point de repère dans la ville, non? Inaugurée en 1932, elle a subi d’importants dégâts pendant les bombardements des avions anglais et américains en 1943. L’édifice a été reconstruit l’année suivante. L’église a fermé ses portes officiellement le 10 juillet 1964 suite à un modus Vivendi signé entre le Vatican et le gouvernement tunisien et fait partie du domaine de l’Etat depuis 1964. Sa vocation a radicalement changé, et c’est désormais une salle de boxe.

Enfin le pavillon installé à l’imprimerie Cérès à Montplaisir et dirigé par Amel Ben Attia. S’étendant sur une surface de 900m2, Ce local géant à impression était la « Salle machine » de la première imprimerie offset de la Tunisie, crée en 1971. Aux prémices de sa démarche, elle dit s’être rappelée d’une interview de Marguerite Yourcenar : on entend la romancière reprendre une citation de Jean Cocteau, et répondre à un journaliste qui lui demandait : « Que prendriez-vous avec vous si votre maison brulait ? » et elle répond « J’emporterai le feu ». C’est à partir de cette dernière phrase qu’Amel Ben Attia a démarré son projet. Séduite par l’ambivalence de l’élément feu, elle a choisi de le traiter à travers plusieurs pistes, en fonction de l’approche personnelle de chaque artiste.

Bien que l’organisation de l’événement après vernissage laisse à désirer (plan mal indiqué sur le site web de l’événement pour les pavillons à la médina de Tunis, exposition qui ne respecte pas les heures de fermeture), les commissaires d’exposition ont pu avec les moyens mis à disposition, réaliser de belles scénographies. Le choix des œuvres sont pertinentes, les expositions sont fluides et on se sent transporté le temps d’un instant vers un ailleurs. Même si l’art contemporain vous est étranger, il est n’est pas nécessaire de le maitriser pour pouvoir apprécier ces expositions, il vous suffit de simplement vous balader et de l’interpréter à votre manière.

Jaou.tn

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