«Nous vivons trop près des machines»: la nouvelle exposition de Lina Ben Rejeb

«Nous vivons trop près des machines»: la nouvelle exposition de Lina Ben Rejeb

ÉCRIT PAR Edia Lesage

«Qu’est-ce que le travail aujourd’hui?»: le travail de l’artiste, celui de l’artisan, le travail de l’employé, de l’ouvrier. Le travail réel actuel est condamné à évoluer et disparaître. Sous le titre déconcertant «nous vivons trop près des machines » Lina Ben Rejeb nous propose une leçon de philosophie en images.

Lina Ben Rejeb est une artiste qui se préoccupe de la finitude des choses que l’on peut constater dans la disparition des mots, le délitement des savoir faire et l’obsolescence des productions. Elle questionne le dicible et l’indicible et met en scène la tension entre la compréhension et l’incompréhension.

Son exposition quasiment pédagogique montre essentiellement une activité: celle du décor des tissus en tant que support de traces décoratives d’une part dans les techniques indiennes d’impression artisanale et d’autre part dans le travail féminin et domestique effectué sur les cercles à broder. A quel moment passe-t-on du fragment à la composition, à quel moment compose-t-on une œuvre? Le tissu est révélé par strates, comme une œuvre d’art digne de ce nom.

Il y a des millénaires que l’homme, cet artiste, a voulu décorer les surfaces entre lesquelles il a organisé sa vie, sols, murs plafonds et aussi les vêtements dont il se pare. Depuis qu’il sait filer et tisser il a agrémenté ses tissages de dessins tramés, brodés ou imprimés.

La technique des tampons encreurs (blockprints) a été inventée en Inde il y a 4000 ans et elle persiste encore à notre époque d’impression à la machine. C’est un travail de compagnons complémentaires. Au début il y a le dessin du motif sur papier puis son transfert par le piquage du dessin à travers le papier appliqué sur un bloc de bois soigneusement aplani et recouvert d’un fin enduit blanc. Ensuite vient le travail du sculpteur qui évide les intervalles entre les motifs sur le bois puis repolit et aplanit les motifs.

Le bloc, muni d’une poignée est prêt alors à être trempé dans une encre crémeuse pour être ensuite plaqué fermement sur le tissu, de manière répétitive et ordonnée, car les motifs peuvent se continuer d’une empreinte à l’autre. Et bien sûr, des motifs peuvent arborer plusieurs couleurs, donc à chaque couleur son tampon et un repérage sans faille pour la superposition.

Ces savoir-faire se perdent. Les machines attendent leur tour. Que faire dans ces conditions des acteurs, des procédés et des œuvres?

Sculpture de tampon encreur détail – © Edia Lesage
Sculptures de tampons encreur – © Edia Lesage

C’est ce questionnement sur la mémoire, sur nos gestes et le temps qui les efface, que Lina Ben Rejeb nous donne concrètement à voir. Elle glorifie les tampons en les agrandissant, elle transforme les tissus des saris en œuvres palimpsestes en leur superposant les nouvelles empreintes de nouveaux tampons, de nouvelles broderies.

Elle nous fait ainsi toucher de l’œil la désuétude de nos pratiques artisanales et l’angoisse de l’inutilité annoncée de ces travailleurs, héritiers de centaines de générations de continuateurs perfectionnistes et obstinés.

Cette exposition qui a été l’objet d’un atelier avec le personnel de «la boîte-un lieu d’art contemporain» voyagera à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Gabès, partenaire de la boîte, pour y être présentée aux étudiants.

«Nous vivons trop près des machines», Exposition de Lina Ben Rejeb à la « Boîte _ un lieu d’art contemporain » du 10 octobre 2019 au 10 janvier 2020 .

La boîte  _ un lieu d’art contemporain : rue 8603 La Cherguia . Tunis.

 

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